L'industrie pharmaceutique n'a pas d'intérêt économique à ce que l'obésité soit résolue. Elle a intérêt à ce qu'elle soit traitée, indéfiniment.
Novo Nordisk, le fabricant danois d'Ozempic et Wegovy, a réalisé en 2023 un chiffre d'affaires de 33,7 milliards de dollars, en hausse de 36% sur un an. Les ventes d'Ozempic et Wegovy représentent à eux seuls plus de 60% de ce total. En 2024, les bénéfices nets atteignaient 14,6 milliards de dollars.
Eli Lilly, avec son concurrent direct Mounjaro (tirzépatide), génère pour sa part 6 milliards de dollars par trimestre sur ces deux seuls produits. Les deux entreprises se partagent un marché mondial de la perte de poids et du diabète de type 2 qui devrait dépasser 100 milliards de dollars par an d'ici 2030 selon les analystes du secteur.
La logique économique de l'industrie pharmaceutique n'est pas complotiste, elle est structurelle. Un médicament qui guérit définitivement une maladie se vend une fois. Un médicament qui la traite indéfiniment se vend chaque mois, toute la vie.
C'est précisément le modèle des GLP-1 (Ozempic, Wegovy, Mounjaro) : ces molécules réduisent efficacement le poids et la glycémie, mais l'effet cesse dès l'arrêt du traitement. Des études publiées dans le New England Journal of Medicine montrent que les patients récupèrent deux tiers du poids perdu dans l'année qui suit l'arrêt de Wegovy. Le traitement est donc, par construction, à vie.
Novo Nordisk ne cache d'ailleurs pas ses ambitions : son PDG Lars Fruergaard Jørgensen déclarait en 2024 n'avoir "servi que quelques millions de patients sur les 40 millions de diabétiques et un marché obésité potentiellement bien plus large encore." C'est une déclaration de croissance future, pas un constat de mission accomplie.
L'étude VIRTA Health, publiée dans Diabetes Therapy en 2018 et suivie sur deux ans, a montré que 94% des patients sous régime cétogène suivi médicalement parvenaient à réduire ou arrêter leur insuline, et que 60% obtenaient une rémission complète du diabète de type 2 à deux ans. Sans molécule, sans injection hebdomadaire.
L'étude DiRECT (Diabetes Remission Clinical Trial), publiée dans The Lancet en 2018 puis suivie sur cinq ans, obtenait 36% de rémission complète du diabète de type 2 à un an via une approche diététique intensive. Pas de remission pharmacologique, pas de traitement chronique.
Ces résultats ne sont pas ignorés dans la littérature scientifique. Ils sont simplement absents des stratégies commerciales et des grandes campagnes de santé publique.
Une remission alimentaire du diabète de type 2 ne génère pas de revenus. Elle ne nécessite pas d'ordonnance renouvelée chaque mois, pas d'injection hebdomadaire, pas de suivi biologique trimestriel facturé, pas de consultation spécialisée régulière. Elle représente une destruction nette de valeur économique pour l'écosystème qui vit du traitement chronique.
Ce n'est pas une thèse sur la malveillance d'acteurs individuels. C'est une observation sur les structures d'incitation. Quand le modèle économique d'un secteur dépend de la persistance d'une pathologie, ce secteur n'est structurellement pas incité à en trouver la cause ni à en financer la prévention.
Le paradoxe est documenté par les économistes de la santé sous le terme "disease mongering" : l'élargissement progressif des critères diagnostiques d'une maladie pour augmenter le nombre de patients éligibles à un traitement. Pour l'obésité, l'abaissement du seuil d'IMC traitable (de 40 à 35, puis à 30 avec comorbidités) suit exactement cette logique, et chaque révision de seuil ouvre un marché supplémentaire de plusieurs millions de patients.
Rien de tout cela n'implique qu'Ozempic ou Wegovy soient des mauvais médicaments. Pour des patients avec un diabète de type 2 sévère ou une obésité morbide, ils peuvent représenter une aide réelle et précieuse. La question n'est pas leur efficacité à court terme, elle est documentée.
La question est plutôt celle-ci : dans un système où la solution alimentaire n'est pas rentable et où la solution médicamenteuse génère des dizaines de milliards par an, quelle information reçoit réellement le patient sur les deux options ? Quelle est la probabilité que son médecin, formé sur des protocoles financés en partie par l'industrie pharmaceutique, lui propose en premier une modification alimentaire radicale plutôt qu'une ordonnance ?
La réponse à cette question est rarement dans la notice du médicament.
💡 Pour comprendre pourquoi la qualité des glucides dans l'alimentation est le levier le plus documenté contre le diabète de type 2 et l'obésité métabolique, voir aussi : Glucides cachés : le piège du score parfait et L'affaire Ancel Keys.
ℹ️ Sources
• Résultats financiers Novo Nordisk 2023-2024 : CNBC, janvier 2024 · Fortune, 2025
• Reprise de poids à l'arrêt de Wegovy : Wilding JPH et al. New England Journal of Medicine. 2022. Étude STEP-1 extension
• Étude VIRTA Health, rémission diabète : Hallberg SJ et al. Diabetes Therapy. 2018;9(3):1009–1024
• Étude DiRECT, rémission alimentaire : Lean MEJ et al. The Lancet. 2018;391(10120):541–551
• Prix Ozempic en France : DoktorABC, 2026
• Eli Lilly Mounjaro/Zepbound : Fortune, novembre 2023